Apprentissage du goût et du vivre ensemble

Le savoir vivre ensemble à table

Lors des 2es Rencontres de la Restauration Collective, Madeleine Ferrières, professeur d'histoire moderne et spécialiste de l'histoire de l'alimentation, a réalisé un exposé sur la passionnante histoire des bonnes manières à table basé sur le rôle fondamental de socialisation du repas collectif où l'on apprend à savoir vivre ensemble.

 

Extrait de l’intervention de Madeleine Ferrières sur l’histoire des bonnes manières à table

 

Madeleine Ferrières est l'auteur notamment de « Histoire des peurs alimentaires, du Moyen-âge à l’aube du XXe siècle » et de « Nourritures canailles ».

 

Ce qui valorise le repas collectif, la cantine dans notre culture, c’est la notion de repas. C’est manger ensemble autour d’une table. Pourtant, ce n’est pas la chaise qui compte mais la table. La chaise est individuelle, la table est collective et a toujours été le lieu de socialisation par excellence, le lieu où l’on va apprendre à vivre ensemble.

L’histoire du bon comportement à table est passionnante. « Ne fais pas ceci, ne fais pas cela », « tiens toi bien »… Ces règles répétées à chaque génération ont conduit à ce que l’on a appelé « un processus de civilisation ». Les manières de table se sont enseignées par deux canaux : d’abord à table en famille. Le fast food dans la rue n’a jamais produit la moindre règle de savoir vivre ensemble. Ce savoir vivre s’est enseigné aussi à l’école au travers de livres, les « manuels de civilité » diffusés à partir de la fin du Moyen-Âge.

Un grand philosophe comme Erasme de Rotterdam à la Renaissance a écrit un « manuel de civilité puérile ». Pour enseigner les bonnes manières aux enfants, cet auteur célèbre se sert de tout un bestiaire animal. L’animal va servir de contre modèle : tu n’es pas un petit animal, tu vas devenir un homme, donc quand on apporte le plat à table, même si tu as très faim, une faim de « loup », tu ne te jettes pas sur le plat comme un loup ; si tu as envie de boire, tu ne bois pas goulument en renversant le gosier en arrière comme si tu étais une « cigogne » ; quand tu as fini ton plat, tu ne lèches pas ton plat comme un « chat » ; et tu ne manges pas goulûment en faisant des grognements comme si tu étais un « cochon » !

Ces gestes répétés, on les connait tous, mais quelle en est la finalité ? Parce que derrière une étiquette, il y a toujours une éthique ; derrière les gestes appris, il y a toujours une morale sociale. Par exemple les règles qui visent à modérer, à civiliser l’appétit, comme « ne sois pas goulu, ne te sers pas trop », ça veut tout simplement dire qu’il faut en laisser aux autres. Quand on leur dit au contraire : « Tu fais la fine bouche, tu ne manges pas assez, alors tout ce que j’ai préparé, ça va être perdu !», on dit implicitement à l’enfant qu’il ne faut pas gaspiller dans une société de pénurie. Troisième cas de figure, tu n’as pas le droit de refuser quand on t’offre quelque chose. Offrir un aliment, c’est offrir du lien social, si tu refuses, c’est une faute majeure, c’est un acte antisocial par excellence. De la même façon, quand on dit aux enfants: « ne fais pas de bruit, sois propre », ce n’est pas seulement une éducation à la propreté individuelle mais au respect d’autrui. On mange ensemble, sous le regard des autres. Il ne faut pas gêner leur ouïe en faisant trop de bruit en mangeant.

Les bonnes manières à table, ce n’est pas simplement le savoir vivre à table, c’est automatiquement le savoir vivre ensemble en respectant l’autre qui partage votre repas. Le restaurant collectif est un instrument d’éducation qui reprend toutes ces valeurs : la sociabilité, la convivialité avec le savoir vivre ensemble.

 

Lire l'intégralité de l'intervention de Madeleine Ferrières dans les Actes des 2es rencontres de la restauration collective